Quelle mobilisation chez PagesJaunes ?
Hier, concernant l’appel à la grève pour le 10 mai 2010, un nouvel abonné à notre newsletter constatait avec regret que les anciennes formes de mobilisation semblaient vouer à l’échec et qu’aucune nouvelle forme de mobilisation n’apparaissait.
L’appel pour une mobilisation le 10 mai 2010
L’absence générale de mobilisation à Sèvres le 10 mai 2010 semble conforter cette conclusion alors que six organisation syndicales appelaient à la mobilisation à propos des négociations salariales. Il convient toutefois de faire quelques remarques :
- La mobilisation a été assez forte chez les sédentaires notamment dans des sites comme Toulouse ou Nancy. Comme quoi, la mobilisation n’est pas impossible.
- La distribution à Sèvres fut « imparfaite » (à partir de 13h40 et essentiellement à l’entrée du DE).
- Le tract distribué à Sèvres ne mentionnait aucunement les propositions des organisations syndicales et de la direction. Il se contentait de mentionner l’existence d’un désaccord et d’appeler les salariés à exprimer « l’ampleur de leur déception et leur mécontentement ». Question : « Déception » et « mécontentement » à propos de quoi, puisque les salariés n’avaient pas été informé des résultats de ces négociations ?
- Par ailleurs, les modalités d’appels à la grève sont restés pour beaucoup incompréhensible (« le matin, ou l’après-midi ? » ; » C’est pour les télévendeurs ou pour tout le monde ? »; …).
- Par d’organisation pour fédérer les grévistes (pas de lieu de rassemblement, personnes en bas pour les regrouper, pas d’organisation syndicale présente, …) et deux horaires de grève possible engendrant un effet d’éparpillement et donc un sentiment d’inutilité de cette mobilisation.
- Une grève, cela ne se décrète pas. Une grève est et doit être un mouvement collectif et donc se décider collectivement, c’est-à-dire avec les salariés. Tous les mouvements de grève dignes de ce nom ont toujours été construit sur la base d’assemblées générales elles-mêmes dignes de ce nom. Que ce soit chez PagesJaunes, à la SNCF ou ailleurs.
Avec une once de méchanceté, on pourrait écrire que le nécessaire a été fait pour que cette appel à la grève soit un échec (les mauvaises langues ayant en plus ajouté que l’échéance prévisibles de nouvelles élections était de nature à faire sortir le loup du bois).
Quelques observations
1/ Toutes les expériences depuis trente ans ont amplement démontré qu’il était beaucoup plus difficile de mobiliser dans les entreprises et activités de services que dans les industries ; plus difficile de mobiliser les cols blancs que les cols bleus.
2/ Des mouvements comme celui de décembre 95 à la SNCF à la retraite ont permis la généralisation d’une idée perverse : la grève par délégation. Les sondages ont amplement démontré à l’époque que de nombreux salariés du privé ou du public soutenaient cette grève sans la faire, avec un sentiment de grève par procuration (ou délégation). Difficile de mobiliser ensuite.
3/ Le climat économique incertain et le taux de chômage certain n’encouragent pas à « prendre des risques ».
4/ Différentes études sociologiques ont démontré une évolution en France vis à vis de toutes les formes d’autorité, d’organisation ou d’institution : la nécessité de prouver en permanence leur pertinence et leur efficacité pour pouvoir être jugé comme étant crédible. Ceci est valide pour la direction, les syndicats (mais aussi pour i-Pages).
5/ Une mobilisation n’est jamais une chose spontanée. Elle n’apparait pas ex nihilo, les salariés décidant d’un seul coup de descendre tout ensemble. Certes, elle se nourrit d’un mécontentement ou d’une colère mais aucune mobilisation n’existe sans être préparée et construite.
Comment font-ils ailleurs ?
Prenons l’exemple de la SNCF. Tous les mouvements réussis se sont appuyés sur la réaction des salariés (retraites, rémunération ou conditions de travail). Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces mobilisations sont le résultats d’un grand travail de préparation :
- Quadrillage systématique par les organisations syndicales des ateliers, équipes, centre d’aiguillages, … et en général deux ou trois semaines à l’avance et à plusieurs reprises.
- Multiplication des réunions et assemblées pour débattre et convaincre
- Et enfin appel à la grève par voies de tract, dépôts auprès de la direction et assemblées générales.
- Ce sont ensuite les assemblées générales qui décident des suites à donner et parfois contre l’avis des organisations syndicales.
En fait, il n’est pas possible d’envisager une mobilisation efficace sans respecter les trois conditions suivantes :
- Existence d’un mécontentement réel chez les salariés
- Existence de débats et d’échanges dans l’entreprise
- Existence d’un travail intensif de préparation et d’organisation de cette mobilisation.
Et chez PagesJaunes ?
1/ Le climat
Les sujets d’insatisfaction existe chez PagesJaunes (conditions de travail, politique de restriction et d’austérité depuis dix ans). Mais peut-on parler de mécontentement ou de colère ? Ce n’est pas évident. On peut facilement parler de lassitude, de dépit et d’une priorité sécuritaire (et on quand même un peu à l’abri chez PagesJaunes).
Nos bulletin, et le dernier en particuliers, en ont fait état. Et pourtant les attentes sont élevées. Un taux de 79% de salariés ayant participé à la dernière enquête d’opinion en atteste. Nombreux sont ceux qui pensent qu’à aujourd’hui les réponses et taux de réponse seraient fort différent.
2/ Échanges et débats
Il n’existe pas de lieu ni de mode d’échange et de débats chez PagesJaunes. C’est un faiblesse criante dans cette entreprise. Par ailleurs, on peut constater une carence en terme de culture d’entreprise et de réflexion sur le fonctionnement de l’entreprise. Ce qui est tout à fait normale quand l’accès à l’information de base est aussi difficile voir impossible que chez nous. Nous avions mis en février un très beau poème en première page de notre bulletin. Ce poème, écrit par un salarié de PagesJaunes nous semblait parfaitement exprimé les besoins et attentes, notamment en termes d’information et d’échanges.
Les syndicats chez nous ne jouent plus ce rôle d’information et encore moins de support pour l’expression des salariés. Les instances (CE, CHSCT, DP, …) sont distantes, presque sur une autre planète et leur action reste inconnue des salariés. Lors de la première moitié des années 90, les salariés bénéficiaient d’un certain niveau d’information (compte rendu rapide des CE, livret remis aux nouveaux arrivants, fonctionnement encore humain rendant les directeurs accessibles, …).
La deuxième partie des années 90 et les années 2000 ont vu se développer une culture du secret et un monopole de l’information par la voie hiérarchique. Parallèlement se sont développés de gros enjeux personnels qui ont sclérosés le fonctionnement des syndicats et mis fin à toute forme de communication.
La multiplication des mentions « confidentiel » confirme cette volonté de contrôle absolu de l’information. C’est même devenu une forme de snobisme chez PagesJaunes : pouvoir accoler « confidentiel » (au lieu de « interne ») à un de vos documents confirme votre importance dans la pyramide.
La « légèreté » des tracts syndicaux, l’absence des délégués syndicaux auprès des salariés ne permettent plus depuis bien longtemps de compenser ces déviances comportementales chez nos directeurs.
Questions : comment débattre, se positionne quand on ne sait rien ou presque ? Comment se défendre quand on se sent abandonné par ceux qui devraient vous informer et vous soutenir ?
3/ Les revendications
Était-il raisonnable de réclamer, en 2008, 2009* et en 2010* pour tout le monde 5% avec un minimum de 100 euros, comme cela avait été fait initialement en 2007, dans un autre contexte et une autre démarche ?
Qui lundi matin se rappelait les revendications salariales des organisations syndicales ?
* il est exact de préciser que les commerciaux ont obtenus 5% en 2009 et 2010.
4/ La présence syndicale
Prenons un exemple très simple :
- Nous avons six syndicats déclarés représentatifs chez PagesJaunes, donc pour Sèvres, douze délégués syndicaux (2 par syndicat) et six délégués syndicaux centraux (un par syndicat, compétent pour tout PagesJaunes).
- Il y a dix délégués du personnel pour Sèvres (plus dix suppléants)
- Il y a un CSHCT avec six membres élus pour Sèvres
- Il y a un CE avec neuf membres élus compétents pour tout PagesJaunes (plus neufs suppléants).
Combien d’entre eux les salariés connaissent-ils ? Un ? Deux ? Trois ?
Ceux qui en connaissent plus sont en général eux-mêmes dans cette liste des 30 ou 40 personnes ayant un mandat permettant d’agir et rencontrer les salariés à Sèvres ! Il y a les « initiés » et les autres.
Qui à Sèvres a pu discuter avec un membre du CE depuis 10 ans ?
Moins de cent personnes (sur un total de 1200 environ).
Difficile d’effectuer un travail de préparation et de mobilisation ainsi. Difficile d’être crédible ainsi !
Conclusion :
Le problème n’est pas de savoir s’il est possible de (se) mobiliser ou non, car les conditions ne sont pas réunies chez PagesJaunes.
Le vrai débat est de savoir comment favoriser l’information et l’expression des salariés. Lorsque le niveau d’information et d’expression des salariés aura pu s’élever, alors il sera possible de savoir pour quelle cause se mobiliser. Se pencher sur les grandes mobilisations permet d’affirmer l’importance de l’information comme préalable à l’expression et donc à la mobilisation :
Ce fut le cas pour la Révolution Française après le siècle des lumières, en Angleterre fin 17e-début 18e (grand essor des gazettes et grands débats dans le peuples entre whigs et tories), en 1936 en plein age d’or de la presse en France, …
La grève de 1995 sur les retraites fut consécutive à de vastes débats sur les retraites. Tout le monde connaissait les propositions et les enjeux. La grève de 1996 chez PagesJaunes (400 grévistes à Sèvres) fut précédée d’un bon travail des syndicats (tour des agences, tracts, assemblée générale, …).
La grève des VRP à l’automne 2001 est consécutive à un gros travail des syndicats auprès des commerciaux (multiplication des tracts, réunions et assemblées générales pendant presque deux mois), …
Dans l’hypothèse où enfin les salariés seraient correctement informés, les syndicats devront alors s’adapter et se corriger, sauf à prendre le risque de disparaître (risque déjà présent pour plusieurs d’entre eux chez PagesJaunes). Des réponses seraient alors possible au niveau de la préparation et de l’organisation d’une éventuelle mobilisation. Dans le cas contraire, la nature n’aimant pas le vide, la disparition des syndicats précèderaient l’apparition d’autres choses. Peut être qu’i-Pages en est déjà le prélude.
L’association i-Pages a un rôle à jouer pour favoriser l’information et l’expression des salariés. C’est sa raison d’être. Le chemin est encore long mais ce n’est pas une raison pour renoncer…
En fait, nous avons tous un rôle à jouer dans ce travail d’information et d’échange. Chaque salarié. Chaque citoyen de cette entreprise.
Remarque :
Le mail en date du 12 mai 201 de notre DRH sur les négociations salariales aurait pu fournir un sérieux coup de pouce pour une mobilisation s’il avait été diffusé avant la date du 10 mai 2010 !
Encore un ou deux mails comme celui-ci et le mécontentement des sédentaires sera beaucoup plus facilement perceptible…