L’hippocampe au Pays des Merveilles
L’hippocampe s’ennuyait fermement dans son bocal à regarder ce webcast, sans musique ni film.
Il se demandait à quoi peut bien servir un webcast sans vérité ni confiance, lorsque brusquement un Grand Requin Blanc aux yeux de Dollars passa en nageant tout près de lui.
Ceci n’avait rien de particulièrement remarquable et notre hippocampe ne trouva pas spécialement bizarre de l’entendre dire : « Oh, mon Dieu, Oh, mon Dieu, notre PSE va être en retard ».
Cependant, notre Grand Requin Blanc tira quelques diamants de son portefeuille en titane. L’hippocampe n’avait jamais vu un requin avoir un portefeuille en titane ou des diamants.
Dévoré de curiosité, l’hippocampe s’élança derrière le Grand Requin Blanc et arriva juste à temps pour le voir s’engouffrer dans un trou de la finance. Un instant plus tard, il s’y jeta à son tour.
La chute paraissait interminable tellement elle était lente. Il examina les parois du trou. Elles étaient garnies d’étagères pleines de pochettes surprises.
Sur l’une d’elles étaient écrit « PARTAGE DES RICHESSE ».
L’hippocampe l’ouvrit. Un perroquet s’envola en criant sans cesse « Tout pour les actionnaires et les créanciers ! Tout pour les actionnaires et les créanciers ! Tout… ».
Sur une autre pochette était écrit « PROMESSE AUX SALARIES ».
L’hippocampe l’ouvrit et un papillon géant s’envola. Sur ses ailes était écrit : « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ».
Brusquement l’hippocampe atterrît sur un matelas de billets sans se faire le moindre mal. Il se demande si c’était de l’argent propre ou de l’argent sale.
Devant lui s’étendait un couloir où il s’engagea. Il vit le Grand Requin Blanc courir à toute vitesse et eut juste le temps de l’entendre dire : « L’Ebitda ne sera pas suffisant, l’Ebitda ne sera pas suffisant et le Grand Actionnaire me mangera ».
L’hippocampe arriva dans une pièce remplis de télévendeurs. Un peu partout, des plantes parlantes leurs murmuraient : « Téléphones ! Téléphones ! Téléphones encore et encore, car le Grand Actionnaire sera content ».
D’autres fleurs à cadran d’horloge décomptaient le temps passé par chaque télévendeur au téléphone.
Discrètement, l’hippocampe s’éloigna avant que quelqu’un ne pensa à en faire un télévendeur.
Dans une autre salle étaient organisée une petite fête avec une banderole intitulée « Vive la mobilité ».
L’hippocampe entra. Chacun y parlait de sa vie, de son ancien travail, de ses projets, de sa maison, … L’hippocampe trouva tout naturel de bavarder familièrement avec eux comme s’il les avait connus toute sa vie.
Quelqu’un lui parla de son chien et l’hippocampe répondit avec empressement il avait un chat, un chat magnifique au regard de loup. Ce chat pouvait tout à la fois miauler comme le plus petit des minets mais aussi bondir comme un léopard.
« Mais comment s’appelle-t-il ? » lui demanda-t-on.
« C’est le chat botté » dit un autre sur un ton moqueur.
« Non », répondit l’hippocampe, « c’est Ibé, un joli chat Dégé ».
Ses paroles causèrent une grande sensation dans l’assistance. D’un seul coup la salle se vida, les uns prétextant l’heure tardive, d’autres une course à faire, certains manifestant ouvertement leur désapprobation.
Un seul convive resta :
« Je n’aime pas ton chat Dégé» dit-il.
« Je te demande pardon » répondit l’hippocampe, « mais c’est parce que tu ne connais pas mon chat Dégé».
« Je n’aime pas ton chat Dégé. Et toi tu l’aimerais ton Ibé si un chat Dégé t’avait promis monts et merveilles, puis t’avais signifié que tu ne servais à rien et que tu pouvais dégager avec tous tes amis ? ».
« Je te demande pardon » répondit l’hippocampe.
« Ce chat Dégé avait une épée sur laquelle était gravé : Pour le dividende tu vivras, par le dividende tu périras » précisa le dernier convive avant de s’éclipser.
L’hippocampe songea que ce chat Dégé pourrait être le sien avant de reprendre son chemin.
Plus loin, dans une salle de restaurant, il vit plusieurs chats discuter entre eux. Il y avait un Dégé, un Rash, un Dirco, et d’autres encore.
« Pour le prochain PSE, nous ne prendrons que des volontaires et s’il n’y en a pas assez, nous trouverons bien des motifs et des fautes pour licencier ce qu’il nous faut. »
« Il nous en faut un total de 1000 et le Grand Actionnaire sera content ».
L’hippocampe examina la carte du restaurant affichée à l’entrée de la salle :
Menu « Sang et Argent »
Boudin chaud à l’oseille
Tripes farcies au gros sel de Guérande et à la poudre d’escampette
Soupe à la grimace et Motivation confite
Bénéfice mariné dans son taux de marge
Dindons à la sauce Baratin
Gigot de salariés réduits dans un bouillon de réorganisation
Profiteroles de stock-options et son délice d’actionnaires.
Les convives se bâfraient à pleine mains. Leurs vêtements étaient maculés de tâches de graisses et de sang. Des billets débordaient de leurs poches trop pleines. Quelques têtes gisaient par terre.
Soudain, l’hippocampe se réveilla et découvrit à l’écran le nouveau logo sobocal.
Il resta songeur, pensant à la fois à son rêve vraiment bizarre et au nouveau logo sobocal.
Finalement, l’hippocampe préféra refermer les yeux, croyant presque être au Pays des Merveilles, tout en sachant fort bien qu’il lui suffirait de les rouvrir pour retrouver la terne réalité de la nouvelle charte graphique sobocal.