Les grognements de l’hippocampe : le gros mot
Avec ma petite équipe d’hippocampes, je peux vous dire que l’on « performait » dans notre secteur.
En langage courant, dans notre petit coin de marigot à surveiller et à nettoyer.
Mais, il y a un an, ils ont décidé que l’entreprise devait déménager pour un site plus moderne, plus design et plus fonctionnel : un centre aquatique moderne tout en béton.
Conséquence : on ne va plus avoir besoin de notre équipe car le nettoyage sera fait par des robots et la surveillance sera assurée par des caméras.
On m’a donc dit qu’il fallait que je prépare mon « employabilité » et celle de mon équipe.
Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi les autres faisaient la tête.
Je peux vous dire que cela n’a pas trainé : aussitôt, on nous a tous envoyé suivre des formations, le plus possible et en tout genre.
Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que ce n’était pas si simple que cela. L’avenir étant aux « nouvelles technologies », on m’a envoyé suivre une formation « VEEAM Backup & Replication v9 ».
Je vous confirme que ce n’est pas simple pour un hippocampe (cul de jatte et manchot) de taper sur un clavier : vous avez le choix entre la queue et la tête pour appuyer sur les touches. Avec la queue, vous êtes de dos au clavier et à l’écran. Donc, vous ne voyez rien. J’ai donc essayé avec la tête. J’en ai pris plein la g… !
J’ai maudis le crétin qui m’avait envoyé suivre cette formation sans me demander mon avis.
Cela commençait mal.
Ensuite, ils m’ont envoyé suivre une formation « Inbound Marketing » (deux jours). C’était il y a huit mois. Je n’ai pas eu l’occasion de m’en servir depuis. Je vous confirme qu’en huit mois, on a largement le temps d’oublier (1).
Cela n’a pas loupé : hier, j’ai eu droit à un tout un speech sur mon employabilité car je n’étais pas compétent en Inbound Marketing malgré ma formation suivie il y a huit mois (2) !
Eh, Grand chef, dis-mois d’abord ce que tu veux que je fasse et on verra ensuite comment je le ferai. Mais pour cela, il faudrait déjà que tu saches où on va.
Ceci dit, à force de suivre des formations, j’ai quand même découvert des trucs.
Tout d’abord, les jeunes ont du mal à un trouver un premier emploi. Ils ne sont pas jugés « employables » car ils n’ont pas déjà travaillé. Le seul moyen pour les jeunes pour s’en sortir est de cumuler des « stages » mal payés.
En clair, tu te fais d’abord exploiter et ensuite tu te fais employer.
Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), l’employabilité est « l’aptitude de chacun à trouver et conserver un emploi, à progresser au travail et à s’adapter au changement tout au long de la vie professionnelle ».
Le paradoxe, c’est que les boites passent leur temps à se « séparer » des plus anciens. Pourtant, ce sont pourtant eux les plus employables. Ils ont déjà fait plein de truc, vu plein de choses et ils ont passé des décennies à s’adapter. Et en plus, ils savent bien qu’ils ne sont plus désirés.
Et bien non, ils s’en séparent dès qu’ils peuvent (ils sont même prêts à leurs donner un chèque pour qu’ils partent).
Il commence à être louche ce critère d’employabilité. J’ai l’impression qu’ils s’en servent à chaque fois qu’ils ne veulent plus de quelqu’un.
Lors de mes stages, j’ai croisé pas mal de chômeurs et je me suis aussi rendu compte que les employeurs considéraient que les chômeurs longue durée n’étaient plus employables (3) car ils auraient perdu leurs compétences. Mais comme l’a dit quelqu’un, « en principe, le travail, c’est comme le vélo : ça ne s’oublie pas ».
Cette fois, c’est clair : l’employabilité, c’est une façon polie de te dire « tu fais ce que l’on te dit sinon tu dégages », voir même plus simplement « dégages ».
Quand j’ai entendu le grand chef répéter au moins une dizaine de fois le mot employabilité l’autre jour, je me suis dit que c’était quand même une drôle de façon de dire merci à ceux qui lui ont sauvé sa place. Mais bon, à chacun sa politesse.
Il y a quand même une question qui reste sans réponse : et lui là-haut, à quelle autre place serait-il employable à part « Grand Chef » ?
Mais à chaque fois que j’ai posé la question, les gens ont fait une drôle de tête et ils ne m’ont pas répondu, comme si c’était une insulte ou un truc choquant.
Comme quoi, « employabilité », c’est bien un gros mot.
Bon, pour une fois, je vais être sympa et je vais vous laisser grogner à ma place. Je pense que cela vous fera du bien.
Références :
- Les recherches nous montrent qu’au bout de 20 minutes, le taux d’assimilation d’informations chute de plus de 50%. Dans les 24h suivant une formation, ce taux chute encore à 80%. Et dans le mois qui suit, si rien n’a été fait pour réactiver ce contenu, les apprenants n’en garderont aucune trace.
- Une compétence ne s’acquiert pas comme les connaissances, ce n’est pas une augmentation des acquis de même niveau. Une compétence présente une construction complexe. Elle induit de connaître le sens de l’activité faite, la connaissance des règles de l’art pour la réaliser ainsi que celles des limites éthiques quant aux modalités de réalisation et de sa finalité.
- Pour une approche scientifique : http://www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2002-2-page-197.htm. Dans un genre un peu plus polémique : http://www.actuchomage.org/2013030924632/Social-economie-et-politique/llemployabiliter-nest-quun-critere-discriminatoire-de-plus.html