Le testament de Nadine
Comme vous le savez certainement, la DRH PagesJaunes a adressé des courriers de mises en demeure de reprise du travail à un grand nombre de salariés en longue maladie, sans tenir compte des histoires vécues, de la souffrance et des difficultés.
Je me rappellerai toute ma vie de l’histoire de Nadine F***. Pendant des années, je lui ai dit qu’elle devait lever le pied, qu’elle ne pouvait pas continuer ainsi. A chaque fois, elle me répondait que c’était vrai, mais « on n’a pas le choix », « tu comprends, c’est le boulot », …
Et puis un jour, elle a disparu, victime d’un cancer. Quand elle est revenue, affaiblie, en mi-temps thérapeutique, nos bureaux étaient mitoyens. Un vendredi, elle m’a interpellé :
« Manu, il faut vraiment que je te vois cet après-midi. »
« Avec plaisir, Nadine. »
Comme convenu, je me suis donc pointé dans son bureau un peu avant 16h15.
« Il faut que je te dise, Manu, depuis le début, c’est toi qui avait raison. C’est à cause du boulot que je n’ai pas vu mon cancer arriver et se développer. Je pense même que c’est le travail qui est à l’origine de mon cancer, … »
Malheureusement, c’était vrai. Nous avons échangé sur ce sujet avant qu’elle enchaine :
« Il faut que mon histoire serve aux autres. Si j’en meurs, raconte ce qui m’est arrivé. Donne mon nom, cite mon exemple, raconte mon histoire autant de fois qu’il le faut. Il ne faut plus que cela arrive à quelqu’un. Je compte sur toi. »
Elle s’est levé et elle est partie.
Le lundi, personne. Bureau vide. Le mardi, personne. Bureau vide, … On a appris qu’elle avait fait une rechute. Deux mois après, elle décédait, d’un cancer.
Paix à son âme.
Avant de partir, elle m’a laissé ce que j’appelle son testament. Depuis, j’ai plus d’une fois essayé d’honorer son testament et sa mémoire. J’ai fait comme j’ai pu. Et ce n’était déjà pas facile.
Sans même parler des maladies graves, je connais beaucoup de salariés (malheureusement trop) qui ont été en arrêté plus ou moins longtemps pour des causes non physiologiques. C’est ce que l’on appelle les risques psychosociaux.
Je peux vous certifier qu’ils (vous ?) n’étaient pas en situation de venir travailler. Cela ne signifie pas qu’ils devaient pleurer à chaque fois qu’ils traversaient la rue ou chaque fois qu’ils faisaient leurs courses.
On a aussi sa fierté et sourire aide à remonter la pente. Leurs problèmes étaient au travail. Pas à la maison ou pendant que l’on fait ses courses.
Il est facile de juger sur une mine. Il est encore plus facile de se tromper.
Personnellement, je me suis toujours abstenu de juger les salariés que j’ai essayé d’aider. C’est une fierté et un honneur qu’ils m’aient fait confiance. C’est cela être solidaire.
Parmi les salariés étant déjà passés dans cette situation, combien auraient-ils pu être jugés « de complaisance » ? Vous ? Moi ?
Moi. Le comble de l’ironie, c’est que moi aussi j’ai réussi à me mettre en danger à force de me mettre de la pression. Cela s’est terminé par plusieurs semaines d’hospitalisation et une opération. Pendant ma convalescence, pour me remettre, je devais tous les jours faire une petite promenade (épuisante au début). A cette époque, on aurait pu croire que moi aussi je me faisais « dorer la pilule aux frais de la princesse ».
Il est facile de juger, et encore plus facile de se tromper.
Les arrêts de complaisance ? Je ne dis pas que cela n’existe pas. Simplement, je mets au défi qui le veut de me fournir le nom d’un médecin établissant des arrêts de complaisance.
La mise en place de contrôle (sur les médecins) et de lourdes sanctions (suspension, radiation) ont complétement tari ce vivier (personnellement je n’ai jamais trouvé un médecin donnant des arrêts de complaisance).
Sans compter que la CPAM a mis en place des contrôles quasi systématiques pour les arrêts longue maladie (en général à la fin du 3ème mois).
Certes, certains « faux » malades sont de très bons acteurs. Mais là on parle d’un déficit de 20 millions d’euros par an sur notre contrat de prévoyance collective. A moins que Solocal et PagesJaunes soient devenus la Comédie Française, le problème est ailleurs.
Pendant des années, des décennies, les arrêts longue maladie pour les commerciaux ont été utilisés comme un outil de management par la direction commerciale.
Quand on voulait se débarrasser d’un commercial, on lui conseillait de se mettre en maladie (longue de préférence). J’en ai été bien trop souvent le témoin (certains RV m’ont même appeler pour me dire d’aider le commercial visé !).
En 2003-2004, un cabinet conseil spécialisé dans la santé au travail était venu expliquer à la direction comment utiliser le stress comme outil d’optimisation de la performance (sic !). Avec de belles explications, de beaux graphiques et des outils bien rodés. J’y étais.
Dans la réalité, il s’agissait d’utiliser la santé des salariés pour optimiser la productivité. Contre toute attente, la direction n’a même pas été intéressée. Et pour cause, chez nous on utilisait déjà la santé des salariés, commerciaux et sédentaires, comme variable d’ajustement des effectifs, des conflits et tensions, mais aussi pour la tenue des objectifs.
Depuis, je ne saurai dire combien de fois j’ai rappelé à des salariés que la seule chose que l’on ne peut pas nous rendre, c’est la santé. Combien de fois ai-je utilisé le testament de Nadine ? Pas assez sans doute. Mais, je ne crois pas qu’elle m’en veuille.
Début septembre, quelqu’un m’a dit que ce n’était pas mes valeurs que de négocier des départs, que ce n’était pas moi, que je ne m’étais pas engagé pour cela. C’est vrai. Mais je préfère voir un salarié quitter l’entreprise et s’épanouir ailleurs plus que de le voir souffrir ici. Nadine aurait compris.
Et bien maintenant, ils font encore pire. Ils utilisent la santé des salariés comme variable d’ajustement pour sauver le contrat de prévoyance collective. Un comble pour un outil sensé nous protéger contre les aléas de la vie.
Pour sauver la prévoyance, il nous faudra choisir entre la santé et le travail. Choisir entre sa santé et son travail, c’est une forme de précarité.
Mais pourquoi donc garder un contrat de prévoyance si c’est pour ne pas s’en servir ? Pour toucher un capital décès ?
« La belle affaire ! » me répondrait Nadine. C’était surement la dernière chose qu’elle voulait partager avec ses proches.
Quant à moi, j’essaierai encore d’honorer son testament et sa mémoire. Mais, cela devient de plus en plus dur.
Quant à vous, prenez soin de votre santé. C’est le capital le plus important que vous ayez. Ne laissez pas dégénérer un petit truc, une petite crève. J’ai vu un cas où une petite crève de deux mois a dégénéré en pneumonie aggravée d’un autre truc (une pneumo-machin chose) avec plusieurs mois d’arrêt…
Ma solidarité, mes pensées, vont à ceux qui sont déjà malades et qui doivent quand même revenir pour garder leur emploi.
Quant ceux qui ont pondu ce « truc », je crois qu’ils sont devenus fous. Que Dieu leur pardonne.
En mémoire de Nadine,
Paix à son âme.